
Par Me. Kevenot Dorvil. ——- La journaliste Jacqueline Charles de Miami Herald a partagé sur son compte X un message selon lequel 6,4 millions d’haïtiens disposent d’une carte d’identification nationale et seulement 282 000 seraient enregistrés après un mois de l’ouverture des inscriptions pour les électeurs par le Conseil Électoral Provisoire (CEP).On pourrait se poser beaucoup de questions pour demander : comment le Conseil Électoral Provisoire (CEP) compte-t-il réussir, si les élections sont fixées au 13 décembre 2026 avec ce processus d’enregistrement d’une telle ampleur ? Pourquoi exiger des gens qu’ils aillent se faire inscrire sur une liste électorale alors que ces mêmes informations sont déjà disponibles au niveau de l’Office National d’Identification (ONI) ?
Donc, à bien regarder le nombre d’inscrits et la date du 13 décembre 2026 fixée pour les élections, il y a un grand écart entre l’objectif et la réalité.Pour moi, le courage c’est oser poser des questions simples pour permettre les grandes réformes.Car aujourd’hui, depuis votre téléphone, votre tablette ou votre ordinateur, il est possible d’effectuer une transaction, de suivre une formation, de créer une entreprise ou de communiquer instantanément avec quelqu’un situé à l’autre bout du monde ; une question mérite d’être posée : pourquoi le Conseil Électoral Haïtien (CEP) ne pourrait-il pas utiliser les nouvelles technologies afin de faciliter l’inscription des électeurs sur les listes électorales ? Une telle question peut paraître simple.
Elle est pourtant profondément politique et voire administrative.En effet, l’inscription des électeurs représente l’une des premières étapes de la participation citoyenne. Mais pour beaucoup de nos compatriotes, accomplir une démarche administrative peut encore signifier un long déplacement, un transport, une attente et une perte de temps. Dans un pays qui fait face à l’insécurité, aux déplacements de population et aux difficultés d’accès à certains services publics, ces contraintes peuvent devenir de véritables obstacles à l’exercice des droits civiques.
Cette réalité n’est pas théorique.En avril 2026, le Conseil électoral provisoire avait annoncé le report du lancement de l’inscription électorale, qui devait commencer le 1er avril, alors que le pays se préparait à ses premières élections présidentielles depuis une décennie. Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) rapportait également que l’insécurité avait entraîné le déplacement de plus de 1,4 million de personnes dans le pays, soit près de 12 % de la population totale.
Nous devons donc avoir le courage de penser autrement. Car pourquoi ne pas créer une plateforme nationale permettant au citoyen d’effectuer en ligne une partie de sa démarche d’inscription électorale ?Une application au service du citoyenImaginons une plateforme officielle comme Mon CASH de DIGICEL ou NATCASH de NATCOM, accessible depuis un téléphone ou un ordinateur, que nous pourrions appeler « Haïti Électeur ». Le citoyen haïtien, de n’importe quel endroit du pays (Mont-Organisé, Mombin-Crochu, Tiburon, Anse-à-Galets, …), pourrait y créer un compte sécurisé, y introduire les informations nécessaires, y transmettre les documents requis, y suivre l’évolution de sa demande et y recevoir les notifications de l’administration électorale.
L’objectif ne serait pas de remplacer les institutions électorales par une application. Mais il s’agirait de mettre la technologie au service des institutions et du citoyen. C’est une distinction essentielle.À noter que notre démarche ne vise pas ici à supprimer les bureaux physiques ni à permettre nécessairement le vote par Internet. L’inscription numérique et le vote électronique sont deux questions différentes. Commençons par moderniser ce qui peut l’être.Une telle réforme doit cependant tenir compte de la réalité haïtienne. Tous nos citoyens n’ont pas accès à Internet. Tous ne possèdent pas un smartphone. Tous ne disposent pas des mêmes compétences numériques. C’est pourquoi nous proposons une solution hybride.
À côté de l’application et de la plateforme Web, nous devons maintenir des bureaux physiques et créer des centres numériques d’assistance dans les communes. Des agents formés pourraient accompagner gratuitement les citoyens qui ne peuvent pas effectuer eux-mêmes leurs démarches. Dans les zones difficiles d’accès, des unités mobiles pourraient également être déployées. La technologie ne doit pas créer une nouvelle exclusion. Elle doit réduire les distances entre le citoyen électeur et l’État.
➢ La sécurité doit être au cœur du projetLa modernisation de l’inscription électorale ne signifie pas exposer les données des citoyens sur Internet sans protection. Au contraire, la protection des données personnelles doit constituer l’une des priorités absolues du projet.
Le système devrait intégrer des mécanismes robustes d’authentification, de chiffrement, de contrôle des accès, de traçabilité et d’audit indépendant. Et chaque citoyen devrait pouvoir savoir quelles informations sont conservées, pourquoi elles le sont et comment corriger une éventuelle erreur.Il faudrait également prévoir des mécanismes permettant de détecter les inscriptions multiples et les tentatives d’usurpation d’identité. La technologie doit renforcer la confiance dans le processus électoral, et non créer de nouvelles vulnérabilités.Nous pouvons apprendre des autres car Haïti n’est pas le premier pays à réfléchir à une administration numérique. Ainsi, des pays comme :
✓ L’Estonie a développé une véritable infrastructure d’État numérique permettant aux citoyens d’accéder à de nombreux services publics en ligne.
✓ Le Rwanda a également développé des services administratifs numériques accessibles à travers sa plateforme IremboGov.
✓ L’Inde propose quant à elle plusieurs services électoraux numériques, notamment pour l’inscription des électeurs et l’accès à une carte électorale électronique.Nous ne devons toutefois copier aucun de ces modèles. Mais apprendre de leurs réussites et de leurs erreurs pour construire notre propre solution, adaptée à la réalité haïtienne.
➢ Et la diaspora ?Notre réflexion doit également inclure les Haïtiens vivant à l’étranger. Car la diaspora constitue une partie essentielle de la nation haïtienne. Une plateforme numérique pourrait faciliter certaines démarches administratives et, dans le respect du cadre constitutionnel et légal applicable, contribuer à améliorer le lien institutionnel entre la République et ses citoyens vivant à l’étranger.
La technologie ne crée évidemment pas un droit électoral. Le droit définit qui peut voter ; la technologie peut aider à mieux administrer ce droit. Au-delà des élections : construire l’État numérique haïtien. Mais le véritable enjeu dépasse largement l’inscription électorale.Si nous parvenons à construire une infrastructure numérique fiable, elle pourrait progressivement servir à moderniser d’autres services publics : état civil, services consulaires, fiscalité, cadastre, éducation, services sociaux et démarches administratives.
Cependant, il est important de souligner que la démocratie commence avant le jour du scrutin. Nous avons trop souvent réduit la démocratie au moment où le citoyen dépose son bulletin dans une urne. L’inscription électorale n’est donc pas une simple formalité administrative. Elle est l’une des premières expressions concrètes de la citoyenneté.Haïti doit maintenant choisir entre continuer à administrer le XXIᵉ siècle avec les méthodes du passé et commencer à construire les institutions de demain. Une réforme aussi concrète que la digitalisation progressive de l’inscription électorale pourrait être l’une des premières pierres d’une transformation plus profonde : « construire une République plus proche de ses citoyens, plus efficace dans son administration et plus ambitieuse dans sa vision de l’avenir. »
Le pays n’a pas seulement besoin de nouvelles élections. Aussi, nous avons besoin d’institutions capables de préparer la démocratie de demain.
Me Kevenot Dorvil,Ex-coordonnateur du PNCSAvocat du Barreau de Port-au-PrinceSpécialiste en droit de l’environnementPolitologue
